Pour une nouvelle histoire de la guerre civile après 1917

Il y a cent ans, l’ex-empire russe entrait dans « l’année nue », le paroxysme de la guerre civile qui s’était développée à la suite des révolutions de 1917. Longtemps, on a considéré et analysé ce conflit comme une lutte pour le pouvoir entre les « rouges » et les « blancs ».

Cette vision aux couleurs tranchées laisse aujourd’hui la place à un nuancier beaucoup plus subtil de rouge et de blanc, sans compter le vert des « bandes » villageoises et les couleurs des différents mouvements nationaux qui se sont affirmés à cette occasion. Désormais, les troubles apparaissent autant comme une lutte pour LE pouvoir que comme une fragmentation infinie du pays entre DES pouvoirs concurrents. La déliquescence, puis la disparition, de l’État impérial ouvre un espace pour l’émergence de multiples institutions (étatiques ou non) qui pouvaient aussi bien s’appuyer sur un territoire que sur un groupe politique, social ou ethnique...

C’est cette diversité que ce colloque souhaite étudier. Il ambitionne de déconstruire, pour mieux les comprendre et les appréhender, les grandes notions utilisées par les historiens. Doit-on parler de la guerre civile ou des guerres civiles russes (comme J. Smele) ? Qu’est-ce que cette « guerre » ? Se résume-t-elle à une somme de conflits ? À quoi correspondent les groupes communément désignés « rouges », « blancs », « anarchistes », « nationalistes », etc. ? Comment peut-on définir ces acteurs ? Quelles sont leurs pratiques ?

Le moyen que nous souhaitons développer et qu’autorisent les nouvelles sources disponibles est celui du jeu d’échelles. Ce jeu se veut d’abord vertical : il faut penser les dirigeants, les leaders, mais aussi les simples soldats ou militants. Il peut, ou doit, être également géographique : les études locales ou microhistoriques seront les bienvenues. L’immensité de l’espace post-impérial suppose une multitude de situations qui méritent d’être étudiées et comparées pour sortir d’un récit unifié que les belligérants ont cherché à diffuser, notamment après les événements. Il importe également de réinterroger les notions de centre et de périphérie en interrogeant la structuration de cet espace.

À l’échelle micro, l’individu doit réagir face au conflit selon ses déterminations sociales (classe, genre, nationalité...). La sociologie des guerres civiles contemporaines peut nourrir la réflexion sur les trajectoires personnelles, les manières de prendre position ou de s’accommoder, les façons de subir le conflit par assignation (ethnique, de genre...) ou au contraire d’en faire l’opportunité d’une bifurcation ou d’une promotion sociale. La question de la violence — nourrie par la révolution et la contre-révolution — qui a monopolisé l’attention après la « fin du communisme », ne se pense plus seulement comme une violence institutionnelle, mais aussi dans une pluralité de manifestations (viols, pogroms…) et dans le contexte plus large de la sortie de la Première Guerre mondiale. On peut dès lors comparer la situation dans l’ex-empire russe à celle d’autres pays européens à la même période et observer les interactions et ingérences entre pays, mais aussi les similitudes et les spécificités d’un pays à l’autre.

L’échelle enfin peut être chronologique. Il s’agira de penser la guerre civile dans la profondeur du temps. Elle a laissé des traces sous forme de représentations (images, sons, objets), mais aussi de comportements individuels, et de rapports sociaux. Elle a été une « expérience formatrice » (Sheila Fitzpatrick) non seulement pour le régime soviétique, mais aussi pour la société, dans leurs pratiques et relations réciproques. Ces années de privation, d’arbitraire et de violence ont également été un traumatisme que les individus, les familles, les groupes sociaux et les institutions ont dû surmonter en produisant de façon différenciée des discours, mais aussi de l’oubli.

   

Comité d'organisation

Éric Aunoble (Université de Genève)

Jean-François Fayet (Université de Fribourg)

François-Xavier Nérard (Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne)

Sofia Tchouikina (Université de Paris 8 - Vincennes Saint Denis)

Avec le soutien de

Labex EHNE - Ecrire une histoire nouvelle de l'Europe

Institut des Sciences sociales du Politique (ISP)

Ambassade de Suisse en Russie

UMR SIRICE

Global Studies Institute - Université de Genève

Personnes connectées : 1